Inventer son propre terrain

La pensée abstraite de Mildred Thompson

Au cours de la période dite « d'après-guerre », de nombreux artistes noir·es pionnier·es ont été en grande partie négligé·es par le monde de l'art occidental malgré leurs contributions essentielles, beaucoup ont néanmoins persévéré. Ces dix dernières années, les institutions occidentales se sont enfin intéressées à l'héritage de ces artistes, notamment par l'organisation des premières rétrospectives – bien sûr, le marché de l'art a rapidement suivi le mouvement. Dans cette série de textes, nous retraçons leur carrière, en interrogeant leurs évolutions artistiques et leurs motivations en relation au monde qui les entoure.

Wood Picture, c. 1967. Courtesy of Galerie Lelong & Co.

By Leslie Rose

Le rôle d’un·e artiste peut se composer de plusieurs facettes : historien·ne, reporter, scientifique ou philosophe. Cependant, sa force réside dans sa capacité à transformer des matériaux ordinaires et notre quotidien en expressions de la condition humaine au sens large. Les œuvres d’art exceptionnelles atteignent sans doute un universalisme qui suscite une empathie plus forte au-delà des différences de genre, de race, de nationalité ou de classe. Cette quête de transcendance est évidente dans l’œuvre de l’artiste afro-américaine Mildred Thompson, comme en témoigne l’exposition Throughlines, Assemblages and Works on Paper from the 1960s to the 1990s, actuellement présentée à la Galerie Lelong à New York. Malgré son succès en Europe, Thompson a été historiquement occultée des cercles de l’art Noir et du modernisme aux États-Unis. La redécouverte et les récentes expositions de son œuvre enrichissent notre compréhension de l’abstraction et de l’art afro-américain.

Mildred Thompson, Installation view of Throughlines: Assemblages and Works on Paper from the 1960s to the 1990s at Galerie Lelong & Co. New York, February 18 – March 27, 2021. Courtesy of Galerie Lelong & Co.

Tout au long de sa vie et de sa pratique artistique, Thompson (1936-2003) n’a jamais cessé de transgresser les limites et les attentes familiales, sociétales et artistiques. Née à Jacksonville, en Floride, elle a débuté sa formation artistique à Howard University à l’âge de dix-sept ans. Après avoir obtenu son diplôme en 1957, elle intègre l’école du Brooklyn Museum pour y étudier la peinture, le dessin et la sculpture. Pendant cette période, elle se consacre entièrement à l’abstraction. Malgré la vigueur du monde de l’art new-yorkais et les attentes de sa famille, Thompson décide de poursuivre sa formation artistique en Allemagne. Comme de nombreuses·x artistes afro-américain·es entre les années 1940 et le milieu des années 1960, elle choisit de s’installer en Europe entre 1958 et 1985 pour échapper au racisme et au sexisme des États-Unis et dans l’espoir de trouver d’autres occasions d’exposer et de vendre ses œuvres. Elle ne retourne dans son pays natal que pour de courtes visites.

Son exil l’a-t-elle condamnée à rester en marge de l’histoire de l’art aux États-Unis ? Ou a-t-elle été ignorée pour avoir rejeté les attentes sociétales et artistiques à l’égard de son travail ? Alors que l’art afro-américain était dominé par la représentation figurative et l’injustice raciale, Thompson recherchait une expression personnelle authentique, en se distinguant intentionnellement tant par la forme que par le sujet. Pour elle, la préférence pour la figuration et le contenu des œuvres produites sous l’influence du Black Art Movement émergent était pesante et restrictive. Elle a préféré l’abstraction pour mieux évoquer des thèmes universels sur les relations entre les humains, l’environnement bâti et le monde naturel.

Mildred Thompson, Wood Picture, c. 1965. Installation View at Galerie Lelong & Co. Photo: Leslie Rose

Thompson a développé un style unique à travers des formes bidimensionnelles et tridimensionnelles. À l’aide de bois trouvé et retravaillé, elle a confectionné des « tableaux de bois » [wood pictures], perturbant les frontières entre peinture, sculpture et collage. Ces œuvres articulent avec minutie un équilibre entre l’organique et l’artificiel, comme dans Wood Picture (vers 1965). Une juxtaposition magistrale d’éléments naturels et de traces d’intervention humaine est visible dans la disjonction entre le grain du bois ondulé et la disposition soigneusement ordonnée des différentes pièces de bois. L’aspect lissé et poli de l’orbe en saillie, façonné par l’artiste, contraste avec la surface rugueuse des planches environnantes.

La série de sérigraphies réalisée en 1973 manifeste un tournant dans sa réflexion sur la différence pour réfléchir sa présence à travers un large spectre de l’expérience humaine. La structure en motif de grille de ces œuvres, qui recourent à la ligne, aux formes géométriques, à l’espace négatif et à la couleur, imite les études architecturales des espaces urbains. Avec beaucoup d’habileté et de subtilité, Thompson a utilisé des formes abstraites pour souligner l’expression individuelle, les états de transition, le confinement et la connectivité, chacun de ces éléments peut être relié à une perspective universelle.

(left) Mildred Thompson, Untitled (No. VIII), 1973. Silkscreen print on paper, 61.3 x 42.9 cm. Courtesy The Mildred Thompson Estate and Galerie Lelong & Co., New York (middle)Mildred Thompson, Untitled (No. IV), 1973. Silkscreen print on paper, 61.3 x 43 cm. Courtesy The Mildred Thompson Estate and Galerie Lelong & Co., New York (right) Mildred Thompson, Untitled (No. III), 1973. Silkscreen print on paper, 61.1 x 42.9 cm. Courtesy The Mildred Thompson Estate and Galerie Lelong & Co., New YorkLors de son retour aux États-Unis au milieu des années 1980, Thompson s’installe à Atlanta. Sa pratique s’oriente alors vers une forme d’abstraction plus organique, inspirée par son analyse de plus en plus précise des phénomènes métaphysiques et des systèmes scientifiques invisibles à l’œil nu. En relation avec le corps céleste Vénus, l’étoile du soir, la série Vespers débute à la fin des années 1980 et se poursuit jusqu’à la fin des années 1990. Ces sculptures dressées semblent presque venir d’un autre monde. Des pièces de bois interconnectées sont regroupées à leur base et à leur sommet, tandis que des bandes de bois fines dépassent de leur centre, leur donnant un aspect creux. Leurs formes, qui suggèrent à la fois la croissance et la dégradation, évoquent le vieillissement et le cycle de la vie et de la mort.

Tout au long de sa pratique artistique, il semble que Thompson ait recherché la transcendance afin de s’élever au-dessus des attentes et des limitations et ainsi atteindre une forme plus authentique d’expression de soi. À travers le langage visuel de l’abstraction, son travail exprime des expériences humaines universelles avec une profondeur et un soin exceptionnels, construisant des ponts et inspirant l’empathie.

 

Texte par Leslie Rose

 

Traduit par Gauthier Lesturgie.

 

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