C& Artists' Editions #3

Lebohang Kganye : l’urgence d’être l’auteur et le sujet

Alors que nous lançons notre dernière édition artistes avec Lebohang Kganye, nous revisitons notre première interview avec l'artiste sur ses débuts au Market Photo Workshop

Lebohang Kganye, The Pied Piper, 2013 Inkjet print on cotton rag paper, 64 x 90 cm © the artist

By Bakri Bakhit

C& : Comment envisagez-vous votre pratique artistique et quel chemin avez-vous suivi pour devenir artiste  ? Le fait d’avoir étudié à la Market Photo Workshop vous a-t-il influencé dans votre pratique d’artiste visuelle  ? 

Lebohang Kganye : J’ai commencé par écrire de la poésie et des récits, et puis j’ai fait du théâtre alors que j’étais encore au lycée. Je n’avais jamais eu l’intention d’être artiste, ce que je voulais c’est travailler sur la littérature africaine ou être journaliste. Néanmoins, après avoir fini le lycée, j’ai étudié la photographie à la Market Photo Workshop. J’ai alors ressenti un besoin irrépressible de combiner mon intérêt pour la littérature et la performance avec ma pratique de la photographie, si bien qu’une des professeurs de la Market Photo Workshop, Sharlene Khan, me présenta les travaux de plusieurs artistes dont Cindy Sherman, Kara Walker, Mary Sibande et Nandipha Mntambo. En tant que photographe, il m’a semblé tout naturel d’orienter l’appareil photo en ma direction. J’ai ressenti l’urgence de devenir à la fois auteur et sujet, en m’exposant au public, en exprimant mes vulnérabilités, mes désirs, mes contradictions et le fait de toujours chercher à «  rattraper mon retard  ».

C&  : Parlons de votre série de photos Ke Lefa Laka. Pourriez-vous me dire où vous avez puisé votre inspiration  ? Il me semble qu’elle est évidemment historique mais également très personnelle.

LK  : Ke Lefa Laka (2013) est un projet né environ trois  ans après le décès de ma mère. Elle était le pilier central de ma très grande famille et de mes racines historiques. J’ai initialement commencé par explorer ma propre histoire, par repères géographiques, en essayant de retracer les endroits fréquentés par ma famille pour aboutir ce qu’on appelle au final un «  chez soi  ». Je me suis rendue sur ces lieux où ma famille vécut en Afrique du Sud et ai trouvé de nombreux albums photos de notre famille. J’ai pris conscience de l’importance des albums photos dans l’histoire d’une famille  ; ces photos représentent bien plus qu’une simple documentation d’histoires personnelles. Elles deviennent des propriétés précieuses, elles offrent un écho à un événement, une personne et à un moment de vie particuliers. Les photos de famille ne se contentent pas de rappeler le souvenir d’un évènement ou d’une personne, ou de confirmer à nouveau d’une existence. Elles permettent également de faire vagabonder l’imagination et de créer un espace éphémère propice à la ‘réalisation’ des idéaux d’une ‘famille’, de devenir des représentations visuelles de ce que nous pensons être et souhaiterions devenir, et elles permettent, dans le même temps, de gommer la réalité. J’ai compris à quel point un album de famille pouvait composer une sélection des souvenirs que nous pourrions garder en nous, et de ceux que nous pourrions oublier, en faisant de nos histoires des fictions orchestrées, des histoires sorties de notre imagination.

Lebohang Kganye, The Alarm, 2013 Inkjet print on cotton rag paper, 64 x 90 cm, edition 1/5 + 1AP © the artist

Lebohang Kganye, The Alarm, 2013
Inkjet print on cotton rag paper, 64 x 90 cm, edition 1/5 + 1AP © the artist

C&  : Vous êtes, d’une certaine façon, le personnage principal de ces scènes qui personnalisent votre grand-père. Pourquoi avez-vous eu envie de jouer le rôle de votre propre grand-père  ?

LK  : Mon grand-père est décédé avant ma naissance et nous portons son surnom (malgré les différentes orthographes possibles). Il a été le premier de la famille Khanye à quitter ‘di’plaasing’, qui veut dire ‘patrie’, à faire le voyage de l’État libre d’Orange à la ville de Transvaal pour trouver du travail, puisqu’il ne voulait pas être fermier comme le reste de la famille. Lorsque l’Apartheid prit fin et que la majorité de la famille quitta la patrie pour chercher du travail à Transvaal, elle s’installa temporairement dans sa maison à Johannesburg. Si bien que tout le monde dans la famille a des histoires à raconter sur mon grand-père, et même si je suis née dans ‘sa’ maison, je ne l’ai jamais connu si ce n’est à travers les histoires distillées par les différents membres de ma famille de pères en fils. C’est pourquoi Ke Lefa Laka s’intéresse également au fait d’être au même endroit à différentes périodes et de ne pas se rencontrer. Je joue des histoires sur mon grand-père pour construire un récit visuel dans lequel le public rencontre les différents personnages liés à l’histoire de ma famille, personnifiés par des mannequins grandeur nature. Dans ces récits fictifs, je représente la seule personne ‘véritable’, sous les traits de mon grand-père habillé d’un costume, un vêtement qu’il portait souvent sur les photos de famille. Les photomontages sont réalisés à partir d’images originales, comme des photos de famille de parents qui ont été scannées pour ensuite être agrandies et imprimées, puis collées sur du carton, découpées à la main et disposées dans le studio comme des espaces temporaires, et enfin photographiées. Je présente le personnage principal sous les traits de mon grand-père, en faisant le lien entre le présent et le passé.

C&  : Ces scènes pourraient être une performance remarquable. Les avez-vous déjà réalisées ou ne sont-elles pour l’instant à l’état de projet  ?

LK  : Le British Council m’a demandé de produire une courte animation pour le concert du Mandela Day en Écosse, à partir du travail de Ke Lefa Laka. J’ai collaboré avec les musiciens Esa Williams et Anti Flo, et réalisé une animation image par image intitulée Pied Piper’s Voyage (2014). J’ai longuement hésité avant de le faire, mais j’ai fini par m’ouvrir à un autre monde.

C&  : Vous appartenez à une génération de très jeunes artistes, nés après 1989, après plusieurs évènements politiques importants partout dans le monde. Le passé et les politiques actuelles jouent-ils un rôle dans votre travail  ? L’apartheid en fait naturellement partie. Diriez-vous que vous n’êtes pas la seule des artistes sud-africains de votre génération à illustrer l’apartheid plutôt que de, peut-être, l’oublier  ?

LK  : Mon travail traduit mon envie de comprendre l’histoire et la politique afin d’arbitrer ma position. J’explore les trajectoires de la mémoire et de l’histoire de ma famille à l’intérieur du collectif, en visualisant comment j’imagine ces souvenirs et ces histoires que l’on m’a racontés, en les emmenant avec moi et en les transmettant pour justement faire vivre activement ces souvenirs, tout en les reconnaissant et en prenant ma place. Ke Lefa Laka pallie la perte de mémoire, sous la forme d’une identification forgée et d’une conversation imaginée. Avec ce projet, je peux former un espace où se retrouvent passé et présent en créant des versions différentes de l’histoire et de la mémoire  –  en exposant les complexités du souvenir, de l’individu et du collectif. Il faut reconnaître que notre histoire est complexe et se traduit dans le quotidien. Pourtant, en grandissant à Johannesburg, en ma qualité de citadine et de représentante d’une jeune génération, je m’intéresse aussi au corps, à la culture et la spiritualité de la femme, autant de thèmes que j’aspire à explorer dans mon travail. Nous les artistes, nous avons parfois besoin des critiques pour nous aider à identifier la langue qu’adoptera notre œuvre. Et dans leur tentative d’interpréter certaines œuvres d’art, certains auteurs font tout simplement référence à l’apartheid.

C&  : L’internet joue-t-il un rôle important dans votre pratique artistique  ? 

LK  : L’internet joue effectivement un rôle important dans mon travail, en me tenant informée de l’actualité du monde artistique. Mais j’aime collectionner les livres et les catalogues d’artistes. Je les trouve bien plus intéressants, car je peux écrire dessus et les interconnecter avec la matérialité.

C&  : Quels sont vos projets à venir, pouvez-vous déjà nous en parler  ?

LK  : Pour l’instant j’étudie les Beaux-Arts à l’Université de Johannesburg et je n’ai pas encore commencé quelque chose de nouveau, je passe mon temps à lire, à faire des croquis et à planifier.

 

Cette interview a été initialement publiée en octobre 2016.

 

Propos recueillis par Bakri Bakhit. 

 

Retrouvez l’édition artistes de Lebohang Kganye avec C& ici

 

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