Queer Lisboa Film Festival

Connexions mises en évidence : blaxploitation et afro-futurisme

C& a rencontré Pedro Marum et Ricke Merighi, curateurs du programme « Are you for real ? »

Cleopatra, courtesy: Queer Lisboa Festival

C&  : parlez-nous un peu plus du Queer Lisboa Film Festival, Comment s’est engagée la collaboration avec African.Cont. ?

Pedro Marum  : le festival existe depuis 18 ans et c’était cette fois sa 19e édition. En fait, il s’agit du plus ancien festival cinématographique de Lisbonne et récemment nous avons multiplié les collaborations,  ce jusqu’à Porto, ville du nord du Portugal. L’année dernière nous avons commencé à travailler avec African cont., un projet de la ville de Lisbonne visant à promouvoir la culture contemporaine africaine au Portugal. Nous avons développé ensemble un programme où s’entremêlent les aspects queer de Lisbonne et les arts et cultures africains. Outre le cinéma, cela inclut les arts visuels et les performances. L’année dernière, l’accent avait été mis principalement sur les territoires africains, ce qui avait remporté un vif succès. C’est pour cette raison qu’African cont. nous a invités à nouveau cette année pour mettre en œuvre un programme prenant comme point de départ la diaspora africaine au sein de la «  zone de contact  » anglophone

Space is the Place

Sun Ra, ‘Space is the Place’, courtesy of Queer Lisboa Festival

C&  : comment a été perçue l’édition 2014, qui, vous l’avez dit, avait choisi pour thème les identités queer dans les contextes africains  ?

PM  : nous n’avions pas suscité la même attention en 2014 que cette année. Je crois que c’était principalement parce que les films montrés étaient vraiment trop peu connus. Il y avait eu toutefois également un grand nombre de réactions  positives.  Le cœur du débat était de savoir comment percevoir et interroger l’idée des identités queer au sein des territoires africains, par le biais du regard proposé par l’expression artistique cinématographique.

Ricke Merighi  : et nous ne voulions pas de programme tournant autour de l’homophobie, parce que plus ou moins, c’est ce qu’on attend d’une approche de la question queer en liaison avec l’Afrique. Ce n’était pas ce qui nous intéressait parce qu’il y a assez de travail fait ici en Europe autour du problème de l’homophobie. Nous voulions explorer le cinéma et les arts visuels dans la scène contemporaine autour des questions liées aux identités sexuelles, au genre, à toutes les ruptures de règles fixant les genres et la sexualité. L’an dernier, nous avons ouvert sur Touki Bouki, un film de Djibril Mambéty-Diop. Il présentait pour nous le meilleur angle d’approche possible de ce sujet. C’est un film qui rompt avec toutes les règles, qu’elles touchent au film, à la narration ou au genre. Tout est mis au défi dans ce film. Pour nous, c’était pratiquement le point de départ idéal.

C&  : le programme s’intitule cette année An afrofuturistic trip from blaxpoitation to queer sonic and visual utopias, (Un voyage afro-futuriste de la blaxploitation aux utopies acoustique et visuelle queer)   ce qui semble renvoyer à différents niveaux et thèmes. En quoi consiste précisément ce que ce que vous souhaiter véhiculer par le biais de ce programme  ?

RM  : nous pourrions nous lancer dans un long débat profond mais pour nous, il y un aspect très concret, qui est notre point de départ, à savoir l’image de Sun Ra et la signification de Sun Ra en tant que point de rupture dans la représentation visuelle de la masculinité noire. Space is the place,  titre central pour nous dans le programme, établit la connexion entre blaxploitation et afro-futurisme. En outre, nous avons également été inspirés  par le livre de Tim Stüttgen In a Quare Time and Place, tant il constitue une passerelle entre l’afro-futurisme et la blaxploitation de Sun Ra, en considérant les deux notions œuvrant à la déconstruction du paradigme de l’esclavage dans l’histoire occidentale. Par exemple, il y a un épisode très fort dans Space in the place qui met en évidence la jonction entre émancipation et survie  : l’un des deux adolescents qui secondent Sun Ra est mortellement blessé par une balle tirée par la police au cours d’un concert, ce qui est une scène très réaliste  ; or, Sun Ra continue de jouer – et la musique fait ressusciter l’adolescent.

Paris is Burning

Paris Burning , courtesy: Queer Lisboa Festival

C&  : et pourquoi est-ce si important pour vous d’inclure les perspectives queer de l’art et du cinéma d’Afrique et de la diaspora, en vous penchant particulièrement sur le contexte lusophone et sur Lisbonne et le Portugal  ?

PM  : la coopération avec African.cont. fait partie d’un programme continu. Nous prévoyons d’avancer par étapes, d’une zone géographique à une autre, d’une zone linguistique à une autre. L’objectif final est de travailler sur l’histoire et la société portugaise dans le contexte de son héritage colonial et des cultures africaines.  Le discours se rapportant au Portugal n’est de fait pas très étendu. Nous nous voyons maintenant occuper une position tout à fait privilégiée puisque nous sommes en mesure de promouvoir et de créer un débat nouveau.

BAADASSSSS Cinema

BAADASSSSS Cinema, courtesy of Queer Lisboa Festival

C&  : pourriez-vous nous dévoiler certains des points forts du festival de cette année  ?

PM  : outre Space is the Place, il y a effectivement un certain nombre d’autres grands moments. Par exemple, nous avons montré Paris is burning (Paris brûle) parce que la culture voguing soulève un intérêt croissant et que c’est très nouveau ici. La culture voguing est en train de devenir  mainstream et la question se pose de savoir comment réagir à ce phénomène.  Un autre point fort pourrait être Sweet Sweetback’s Baadassss Song de Melvin Van Peebles,  qui n’a jamais été projeté au Portugal. Enfin, le film d’Isaac Julien Young are Rebels est vraiment pertinent, un mélodrame se penchant sur les politiques identitaires à Londres à l’époque du tournage. À souligner également, l’installation que nous avons appelée A Person is more Important than Anything Else, réalisée par l’artiste Hank Willis Thomas. Il s’agit d’enregistrements de conversations et de débats avec James Baldwin. Cela constitue une approche plus historique sur le débat d’idées afférent mené par les intellectuels noirs, et montre particulièrement la proximité de James Baldwin avec des questions très contemporaines comme Ferguson ou Baltimore, l’homophobie ou le mariage gay.

RM  : une partie de notre public est très jeune, et nous avons pensé qu’elle était sans doute peu familiarisée avec la situation aux États-Unis telle qu’elle était dans les années soixante-dix. Cette belle installation possède un aspect didactique apte à nous aider à encadrer le débat sur les questions raciales, dans un retour aux années soixante-dix en liaison avec les problèmes actuels.

A Person is More Important than Anything Else

Installation view ‘A Person is More Important than Anything Else’ , courtesy of Queer Lisboa Festival

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Propos recueillis par Aïcha Diallo

 


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