In Conversation with Anna Martine Whitehead

« Le monde a besoin de plus de gens incarnés. »

Anna Martine Whitehead est une artiste interdisciplinaire et danseuse qui s’intéresse à la mécanique quantique et son rapport au corps humain. La coordinatrice de C& à Detroit, Tash Moore, a parlé avec elle de sa pratique, de physique et de son dîner de danseurs parfait.

Anna Martine Whitehead. Image credit: the artist

By Tash Moore

Contemporary And : De quelle manière utilisez-vous votre corps pour démontrer une conception de la liberté individuelle ?

Anna Martine Whitehead : Plus je travaille depuis longtemps, moins cela m’intéresse de démontrer quoi que ce soit, du moins au sens où je comprends ce terme. En tant que jeune artiste, j’ai pris la décision de renoncer à tout travail purement basé sur l’objet, et spécialement la peinture, pour adopter une approche plus basée sur le temps. De nombreuses raisons expliquent ce changement, notamment un désir croissant de synthétiser ma connaissance sommaire de la métaphysique et de la physique des particules à travers l’intégration à mon propre corps. Comment mon corps allait-il, par exemple, ressentir un trou noir ? C’est une question intéressante à mes yeux. Car nous ne pouvons pas « voir » ces phénomènes — ils ne peuvent pas être démontrés —, mais nous pouvons les ressentir et les vivre avec nos sens.

Performance by Anna Martine Whitehead. Image credit Sara Pooley.

C’est ma pratique quotidienne, mais en terme de pratique artistique générale : je ne me suis jamais beaucoup intéressée au « personnel », sauf lorsque je pouvais l’utiliser comme étude de cas pour explorer le politique au sens plus large. Et je ne suis pas certaine de croire en la « liberté individuelle ». Notre statut de personne humaine est tellement lié à des expressions collectives du moi, et plus je m’investis dans la mécanique quantique et l’abolition de la prison, moins j’ai de respect pour les frontières. Les frontières, qui existent en partie pour perpétuer la notion erronée que je peux être libre tandis que d’autres ne le sont pas. De nombreux chercheurs qui posent la question des croisements entre la théorie quantique, le statut de personne humaine et les épistémologies anthropocentriques — Donna Haraway, Michelle Wright et Timothy Morton, pour n’en citer que quelques-uns — ne seraient pas de cet avis. Mais Fred Moten, Cedric Robinson, Saidiya Hartman et beaucoup d’autres affirmeraient aussi que je peux uniquement être libre dans la mesure où l’absence de liberté existe.

C& : Depuis quelques années, votre œuvre est centrée sur l’abolition de la prison et la décentralisation de la « blancheur ».Comment associez-vous votre travail et votre conception d’une liberté collective ?

AMW : Je pense que l’abolition de l’État carcéral, de la surveillance d’État et de la suprématie blanche aiderait beaucoup dès lors qu’il s’agit de devenir libre !

Performance by Anna Martine Whitehead. Image credit: Mev Luna

C& : Que pensez-vous de la danse dans le système éducatif américain ?

AMW : Je n’ai plus enseigné dans des écoles ou jardins d’enfants depuis une dizaine d’années et je n’ai pas d’enfants, donc je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en parler. Pour le moment, je m’intéresse plus particulièrement à l’enseignement supérieur.La course effrénée que se livrent les institutions occidentales des beaux-arts et des arts plastiques pour trouver le moyen d’attirer et de retenir des clients, tout en offrant une expérience plus intéressante que nos dispositifs, a suscité des moments parfois intéressants dans l’évolution de la danse. Les écoles d’art, au moins, sont en partie responsables de cette évolution récente du marché. Je suis vaguement inquiète à propos de la déqualification de tout, mais je ne peux pas réellement défendre sérieusement ce point de vue puisque je ne suis moi-même jamais allée dans une école de danse et je me méfie profondément de la danse classique en tant que formation. Je voudrais que les écoles enseignent la danse classique et la danse ethnique ; je pense que cela changerait le monde. Aujourd’hui, j’aime enseigner la danse à des non-danseurs, c’est ce que je fais à l’école de l’Art Institute of Chicago (SAIC) et à la prison Stateville de Joliet, dans l’Illinois. À la SAIC en particulier, les étudiants ne considèrent pas forcément mes cours comme une formation de danseur. Et cela me va très bien. Mon objectif personnel n’est pas plus de « danseurs » pour le monde, mais plus de « gens incarnés ».

Performance by Anna Martine Whitehead. Image credit: Robbie Sweeney

C& : Si vous aviez la possibilité de dîner avec trois danseurs historiques, qui choisiriez-vous ?

AMW : J’adore cette question ! Josephine Baker et Katherine Dunham, bien sûr. Pouvons-nous inviter aussi Zora Neale Hurston ?Mais alors je crains que cela ne suffise pas à former un groupe. Si l’on ne compte pas Zora, je prendrais en troisième un danseur du futur, dans 100 ans environ. J’interprète votre mot « historique » au sens africain du terme, selon lequel l’histoire est aussi l’avenir. Je serais curieuse de rencontrer quelqu’un qui dansera dans 100 ans : de lui demander comment la technologie, l’internet des objets et la vie en tant que cyborg modifient son sens du corps. Je serais aussi curieuse de voir ce que pense ce danseur du fait d’être un artiste après l’extinction massive des espèces et la « crise » migratoire massive que nous commençons tout juste à pouvoir imaginer aujourd’hui en 2019.

Anna Martine Whitehead vit à Chicago. Elle écrit, fait différentes choses et des performances à propos du rapport noir queer au temps.

 

Ce texte a été initialement publié dans la seconde édition spéciale de C& #Detroit et a été commandé dans le cadre du projet « Show me your Shelves », financé par et faisant partie de la campagne d’une année « Wunderbar Together » (« Deutschlandjahr USA »/The Year of German-American Friendship) du ministère fédéral des Affaires étrangères. 

 

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