C& Print Issue #11: CONSCIOUS CODES, ANYONE?

La technologie numérique existe depuis longtemps

L'histoire de la technologie est indissociable de celle des personnes afri-caines. De l'automate comme substitut d'un sujet Noir au tissage ouest-africain comme moyen de codage, Nelly Y. Pinkrah réfléchit à un renouvel-lement de l'imaginaire numérique.

Odete Semedo in the film Quantum Creole, Filipa César, 2020. Courtesy the artist

By Nelly Y. Pinkrah

« Le pouvoir ne réside que dans la Relation, et ce pouvoir est celui de, et appartient à, tous. » (Édouard Glissant, traduit par Sam Coombes dans Édouard Glissant – A Poetics of Resistance)

La façon dont nous nous mettons en relation les un·es avec les autres, avec toute chose, vivante, morte, matérielle ou non, toute structure ou système, le monde — est déterminée par les médias et la technologie. Ils forment la réalité dans laquelle les expériences deviennent possibles, ils façonnent ainsi notre compréhension du monde. Ils ne sont jamais innocents. L’histoire des idées liées aux médias et aux technologies a toujours été intimement entrelacée avec les réflexions sur la race et le colonialisme, c’est-à-dire la pensée raciale. Wendy Hui Kyong Chun, spécialiste des nouveaux médias, a longuement étudié cette relation. Dans son ouvrage de 2006 intitulé Freedom and Control, par exemple, elle explique comment la racialisation a joué un rôle central dans le développement de l’Internet. Son essai de 2012 Race AND/as technology considère la race comme une technologie et réfléchit aux technologies raciales telles que la ségrégation. Nommée homophilie, explique-t-elle, la ségrégation est devenue le principe sous-jacent des sciences des réseaux. Le simple fait de supposer que les « personnes semblables » — « semblables » se basant ici sur des catégories identitaires problématiques telles que la race — désirent être ensemble, et donc n’interagissent qu’entre elles, a généré les infâmes chambres d’écho dans lesquelles nous nous retrouvons aujourd’hui piégé·es, individuellement et collectivement. Cela a un impact immense sur la façon dont les personnes sont connectées et nous incitent à nouer des relations en ligne qui, à leur tour, dictent les informations que nous pouvons consommer. Louis Chude-Sokei, un autre universitaire, a élaboré un incroyable témoignage sur le chevauchement des imaginaires et des relations de et entre la Négritude et la technologie. Dans The Sound of Culture: Diaspora and Black Technopoetics (2016), il s’appuie sur la littérature, notamment la science-fiction et le sonique, pour montrer comment l’objet automate a toujours été la projection de l’autre ; aux États-Unis cet autre était certainement l’esclave Noir·e. Il y aurait beaucoup d’autres éléments à citer pour étayer davantage mon propos : si nous nous demandons comment le racisme, en tant que système de connaissances et de technologies médiatiques, organise la vie et les structures sociales, la réponse dépend de la capacité à repousser les limites de ce qui est considéré comme une technologie et, par la suite, à trouver les liens entre les médias, la technologie et la race.

Dans la perception populaire occidentale, la négritude est encore souvent considérée comme étant en contradiction totale avec l’avancée technologique, l’innovation (qui est associée à l’avenir, ou à la futurité, en tant que valeur positive) et le progrès. Les raisons en sont complexes, multiples et historiquement identifiables. Un terme générique est désormais utilisé pour un grand nombre de créations du continent africain qui touchent, même légèrement, à la technoculture et à la science-fiction. Mais l’afrofuturisme possède sa propre histoire. Parallèlement, nous devons garder à l’esprit la diversité des contextes : l’histoire politique des structures sociales, économiques et de gouvernance de chaque pays africain, qui affectent les relations avec les médias et la technologie, ainsi que la manière dont ces derniers sont intégrés dans chacune des sociétés respectives. Toute esthétique, toute œuvre ou tout projet émergeant de ce champ fragmenté qu’est le numérique — qu’il utilise ce type de technologie pour réaliser une œuvre d’art découplée du numérique (dans la mesure où cela est possible) ou pour examiner de manière critique le numérique en recourant à cette technologie — devrait être considéré précisément à travers cet ensemble unique de relations et de relationalités, les choses liées entre elles qui façonnent l’existence au sein du monde contemporain.

Le numérique existe depuis déjà un certain temps. L’informatique est apparue bien avant les ordinateurs et les systèmes numériques existaient avant que les machines ne soient capables d’utiliser le code du langage numérique. Le terme digital [numérique se dit en anglais « digital »] provient du mot latin digitus, qui signifie tout simplement doigt ou orteil. Lorsqu’une chose peut être divisée en unités distinctes et dénombrables, elle est alors numérique [digitale]. Les touches d’un piano forment un système numérique [digital], tout comme nos mains (voir l’essai de Florian Cramer de 2014 intitulé « What Is ‘Post-Digital’? »). Ce à quoi on se réfère familièrement lorsqu’on évoque le numérique aujourd’hui, est soit à l’Internet (en tant que réseau de réseaux informatiques), soit une machine électronique capable de calculer des 0 et des 1. Ce que l’étymologie nous dit aussi, c’est qu’il n’est pas très pertinent de scinder strictement la réalité entre le numérique et l’analogique. Beaucoup d’appareils sont des hybrides et l’analogique peut être aussi computationnel que le numérique peut être non computationnel. En outre, la technologie numérique est devenue si ramifiée et englobante qu’elle a littéralement transformé tous les aspects de la vie terrestre (même si, pour beaucoup, cette affirmation semble encore exagérée). Les médias possèdent des qualités performatives, une absence dans la présence ou une matérialité immatérielle (la philosophe des médias Sybille Krämer a beaucoup écrit à ce sujet). C’est pourquoi ils ont tendance à devenir omniprésents sans que l’on en ait conscience à chaque instant. De même que nous ne pourrions pas communiquer correctement si nous réfléchissions constamment à la grammaire et à la syntaxe du langage, nous interagissons aujourd’hui avec des interfaces — des écrans à la conception impeccable — qui masquent les quantités impensables d’infrastructures et de main-d’œuvre nécessaires à leur création ou au fonctionnement de l’Internet. Sans parler des systèmes algorithmiques de surveillance et de saisie auxquels la population est sujette. En public, aux frontières, dans les aéroports et par le biais des applications sur nos appareils, nous ne remarquons même pas à quel point les algorithmes décident de ce que l’on nous propose, ce que nous regardons pour acheter ou lire, des endroits où il est permis d’aller ou d’entrer, du moment où l’on trace notre profil et du crédit que nous recevrons. Les médias et les technologies ne sont jamais neutres — ils sont le miroir de nos sociétés, bien qu’ils aient tendance à se camoufler et à devenir opaques.

La dernière œuvre de la cinéaste portugaise Filipa César, QUANTUM CREOLE, évoque l’histoire du code numérique en soulignant des relations spécifiques et apparemment inattendues. Ce documentaire offre tout un éventail de modes de vue, d’écoute, de pensée, d’imagination et de cartographie d’un monde différent à travers la créolisation, un concept étroitement associé au poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant. La description du film précise :

Si la technologie de la carte perforée, conçue pour le métier à tisser, a été déterminante pour le développement de l’ordinateur, le code binaire est plus proche de la pratique ancestrale du tissage que de celle de l’écriture. Quantum Creole est un film documentaire expérimental de recherche collective sur la créolisation, examinant ses forces historiques, ontologiques et culturelles. Se référant à l’entité physique minimale de toute interaction — le quantile — le film utilise différentes formes d’images pour lire le potentiel subversif du tissage en tant que code créole. Les populations créoles d’Afrique de l’Ouest ont tissé des messages codés de résistance sociale et politique à travers les textiles, contrecarrant les langues et les technologies coloniales. Alors que le nouveau visage de la colonisation se manifeste sous la forme d’une image numérique, revalorisant la terra nullius sous la forme d’une zone de libre-échange ultralibérale dans l’archipel des Bijagos, il marque également la perpétuation de la violence qui a éclaté il y a plusieurs siècles avec la création de comptoirs coloniaux pour la traite des esclaves dans la zone alors connue sous le nom de Rivières de Guinée et du Cap-Vert.

La création textile est une technologie sophistiquée qui a été féminisée en tant qu’artisanat et donc identifiée comme une technologie pauvre. Ses qualités technologiques et le rôle qu’il a joué dans l’articulation de la résistance politique devaient être explorés, comme l’histoire des femmes dans l’informatique (voir, par exemple, le livre de Sadie Plant de 2008, Zeros and Ones: Digital Women and the New Technoculture). Dans QUANTUM CREOLE, l’autrice guinéenne et théoricienne de la littérature Odete Semedo se réfère aux « tissus comme porteurs de parole. Ils parlent, tout simplement ». À vrai dire, ce serait une entreprise illusoire que celle d’essayer de traduire cette référence comme une image des débuts d’une transformation planétaire médiatico-technologique, ce système de tissage binaire qu’était le métier à tisser, en l’opération massive que cet ensemble formalisé de règles est devenu aujourd’hui. Que dit le numérique ? La logique culturelle du binaire qui est imposée et matérialisée par le numérique devient de plus en plus un terrain contesté, un site à déconstruire. Pendant des décennies, ce travail théorique a été mené par les disciplines dites des minorités : la théorie féministe, le postmodernisme et le poststructuralisme. Elles ont remis en question la manière dont le siècle des Lumières a conçu le monde comme une collection d’oppositions binaires — nature/culture, humain/machine, Noir/blanc, maître/esclave (cette dernière terminologie est d’ailleurs utilisée en informatique et en ingénierie logicielle), etc. Mais je parle ici spécifiquement de la pratique, du travail réel de programmation. Il est possible de coder différemment, d’élaborer des réseaux autres que ceux qui font actuellement autorité, des réseaux dotés de « structures qui privilégient la différence et l’inclusion » (voir l’essai de 2019 « Homophily: The Urban History of an Algorithm », par Chun, Laura Kurgan, Dare Brawley, Brian House et Jia Zhang), mais ce serait alors un enjeu de pouvoir. Je dirais que plus il y a de gens qui apprennent à coder et à utiliser les outils numériques, mieux c’est — power to the people [le pouvoir au peuple].

Et tout comme César se réfère au quantique, d’autres approches cherchent à réimaginer les conditions et les possibilités de la vie sur terre. (Ce qui a également à voir avec le désir urgent de réfléchir et de contester le concept de temps linéaire occidental, mais cette question donnerait lieu à un autre article. Voir par exemple le livre de Michelle M. Wright (2015), Physics of Blackness: Beyond the Middle Passage Epistemology, qui conceptualise la Négritude comme un « quand et où » plutôt qu’un « quoi »). Le collectif littéraire et artistique Black Quantum Futurism, par exemple, explore et fusionne les interprétations de la mécanique quantique de concepts spécifiques comme l’espace-temps avec les connaissances et les interprétations afrocentriques de celui-ci afin d’argumenter contre leurs homologues de l’Occident. Et en 2018, j’ai lu une citation de Barry Esson, membre du collectif activiste-curatorial Arika, à propos de la trilogie de livres écrit par Fred Moten, consent not to be a single being, une phrase tirée de Poétique de la relation de Glissant (1990). Esson dit :

Les idées des Lumières ou occidentales en matière d’éthique ont toujours été fortement influencées par la physique classique. Ainsi, 400 ans d’histoire européenne nous disent que nous sommes des individus agissant sur autrui par des lois relatives à la force. Mais la physique des particules a dépassé ce stade et affirme qu’il n’existe pas d’objets fixes, qu’ils sont entremêlés, qu’ils peuvent être non localisables, qu’il est préférable de considérer les événements individuels comme des émergences statistiquement probables issues d’une sorte de champ.

Je suis curieuse de réfléchir et d’expérimenter radicalement un tel domaine. Cette entreprise invite à une reconceptualisation des relations entre le vivant, la technique, l’environnement et le monde, la matière et l’ensemble de leurs intersections. Elle implique la réinvention, la réminiscence et la résistance au monde dans lequel nous vivons actuellement.

 

Nelly Y. Pinkrah est une militante politique et une théoricienne de la culture et des médias qui poursuit actuellement son doctorat sur Édouard Glissant et la cybernétique au sein du groupe de recherche « Cultures of Critique » de l’université Leuphana.

 

Ce texte a été initialement publié dans notre dernier numéro imprimé n° 11. Consultez l’édition complète ici. 

 

Traduit par Gauthier Lesturgie.

 

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