Note de l‘éditeur

La gestion d’une pratique antidisciplinaire

Réfléchissant à la tradition orale, aux rhizomes et à l'opacité, la nouvelle rédactrice en chef de C& ; Magazine, Ethel-Ruth Tawe, nous fait part de trois notes de carnet et d'une invitation.

Family photograph, Ethel Tawe. Courtesy of the artist.

Family photograph, Ethel Tawe. Courtesy of the artist.

By Ethel-Ruth Tawe

L’IMAGE (EN MOUVEMENT)

« La tradition orale est une tradition d’images. Ce qui est dit est plus fort que ce qui est écrit ; la parole s’adresse à l’imaginaire, non à l’oreille. L’imaginaire crée l’image et l’image crée le cinéma, nous sommes donc en lignée directe comme parents du cinéma ». – Djibril Diop Mambéty à N. Frank Ukadike dans « The Hyena’s Last Laugh », Transition 78 (1999)

J’ai passé les dernières années à collecter et à numériser d’anciennes photographies de ma famille, sans raison apparente au départ. Je décollais l’adhésif des pages d’album liées par le temps, passant les pochettes de taille étrange dans la lumière blanche de mon scanner afin d’horodater une nouvelle rencontre avec la vie d’une image (en mouvement). La plupart des images avaient voyagé du Cameroun à la Tanzanie et aux Pays-Bas, tandis que des duplicatas circulaient entre les membres de la famille, maintenant leur transmission vivante et nous déplaçant physiquement et émotionnellement. Le revers des photographies révélait des noms affectueux, des tampons de studio, des dates et des annotations personnelles, comme en attente d’être retrouvées dans le futur. Si les portraits me permettaient de partager un regard avec des proches disparu/e/s, dont certain/e/s n’avaient jamais été rencontré/e/s, ils ouvraient aussi rapidement une lentille sur des possibilités, guidées par la mémoire incarnée et l’intuition.

 

UNE LIGNÉE RHIZOMATIQUE

« La connaissance s’est souvent frottée aux coutures des structures textuelles, explorant des moyens de se glisser hors de la structure, de s’y mouvoir et d’établir de nouvelles connexions ou des sauts. Avec l’apparition de nouvelles technologies en réseau et de phénomènes tels que l’internet, le savoir a trouvé de nouveaux moyens de se déployer, de se connecter et de se mettre en réseau de manière rhizomatique ». – Danah Henriksen et Punya Mishra, « Nous avons toujours été rhizomatiques » (2023)

Nous sommes toujours en conversation avec plusieurs lignes temporelles. Le temps peut être observé comme un système racinaire où les peuples et les cultures se déplacent de manière fluide et non systématique. Les pratiques de citations féministes noires ont guidé beaucoup d’entre nous dans la cartographie de ces racines, itinéraires, chronologies et contre-histoires comme des fils qui se croisent à plusieurs nœuds, en particulier à cette époque numérique. Ce sont les spéculations et les recherches de nombreux artistes, gardien/ne/s et penseur/euse/s qui continuent de combler les fossés épistémiques.

Alors que nous apprenons à dissoudre les hiérarchies de la production du savoir, qu’elles soient linguistiques, artistiques ou incarnées, quelles parties sont rendues les plus lisibles ? Quelles racines restent nourries et enfouies sous terre et quelles annotations demeurent codées au dos de nos photographies ? Je pense au concept d’opacité d’Edouard Glissant : l’idée que certains aspects de nous-mêmes restent inconnaissables et que cette inconnaissabilité constitue un élément précieux de la diversité humaine. En fait, la transparence par le biais de la catégorisation peut être un outil de domination, contraignant les aspects de nous-mêmes qui sont difficiles à saisir à s’inscrire dans des cadres particuliers (souvent occidentaux). Il est possible d’hériter d’un savoir provenant de langues que nous ne parlons pas ; l’opacité est une technologie ancestrale pour certain/e/s, et un puissant appareil du discontinu colonial pour d’autres. Un discontinu de la pensée linéaire, qui embrasse plutôt les motifs des rhizomes. Coder et décoder est l’œuvre d’artistes et d’écrivain/e/s, un médium et un processus qui crée des enregistrements à travers une diversité de formats et de points d’accès.

 

IN/DÉFINIR L’ANTIDISCIPLINAIRE

L’idée même d’une « archive vivante » contredit ce fantasme d’exhaustivité. […] Elle ne peut pas être complète car notre pratique présente y contribue immédiatement, et nos nouvelles interprétations l’infléchissent différemment. » – Stuart Hall, « Constituer une archive » (2001)

Il est quelque peu paradoxal de tenter de définir un principe sans limites. La racine du mot « fin » dans « définir » signifie « fin ou limite » ; l’inverse de ce que vise une pratique antidisciplinaire. Pour moi, le terme « antidisciplinaire » a résonné d’une façon nouvelle en lisant une contribution du studio patrimonial House of Dread, basé au Royaume-Uni, qui a nourri mes définitions de travail du terme :

1. Manifester de la nouveauté : construire des mondes et imaginer au-delà de ce qui existe déjà.

2. Pratiquer le refus : travailler contre la rigidité des disciplines et la tyrannie des expert/e/s

Ce dernier point est emprunté à deux sources : Le  » rejection of this current status quo as liveable  » (rejet du statut quo actuel comme étant vivable) du Practicing Refusal Collective, expliqué comme  » a refusal to accept Black precarity as inevitable, and a refusal to embrace the terms of diminished subjecthood through which Black subjects are presented  » (refus d’accepter la précarité des Noirs comme étant inévitable, et refus d’accepter les termes de la diminution du statut de sujet à travers lesquels les sujets noirs sont présentés). La deuxième source est le livre de William Easterly, The Tyranny of Experts (2014), qui traite de l’illusion technocratique et de la « croyance que la pauvreté [et le développement socio-économique] est un problème purement technique qui se prête à des solutions techniques. »

Nombre d’artistes, d’écrivain/e/s et de praticien/ne/s qui ne sont pas confiné/e/s dans un seul médium ou investi/e/s dans un parcours linéaire peinent souvent à expliquer ce qu’ils/elles font exactement. Dans un état perpétuel de « et… », ils embrassent et démêlent de nombreuses contradictions en construisant et en déconstruisant la façon dont nous percevons notre monde. Mon adoption du terme « antidisciplinaire » est venue d’une compréhension de la pratique archivistique comme l’abandon du fantasme de l’exhaustivité et l’adoption d’un processus de changement de forme. Hériter de photographies, travailler par itérations et réécrire les codes. Une pratique antidisciplinaire défie la catégorisation traditionnelle et s’enracine dans l’expérimentation et l’expérience comme forme d’art. Il s’agit toujours d’un travail progressif, remettant en question les binarités de notre configuration et de notre programmation actuelles.

 

UNE INVITATION

« Écrire pour l’œuvre ». – Tina Campt

Les photographies familiales que j’avais collectionnées ont commencé à ressusciter quand j’ai commencé à les superposer avec le son et le toucher ; ma rencontre physique avec elles. Elles sont devenues des catalyseurs pour imaginer et vivre autrement. Les images et les mots sont pleins de possibilités – les possibilités de la vie elle-même. La tradition orale a toujours été fluide, citative et non linéaire. Alors que C& ; entame de nouveaux chapitres et tourne une nouvelle page, nous souhaitons accueillir d’avantage un esprit d’expérimentation. Dans une conférence sur l’opacité du deuil (The Opacity of Grief), Tina Campt encourage à écrire à l’œuvre plutôt qu’à son sujet. Lire les traces laissées à rebours du grain d’une photographie, ou susciter le dialogue par notre positionnement par rapport à l’œuvre. Cette année, l’équipe de C&; sollicite des présentations et des textes qui embrassent les contradictions, l’intersectionnalité et les approches antidisciplinaires tout en élargissant encore notre engagement envers les publics francophones. Nous sommes intéressé/e/s par des formats qui tirent parti d’un éventail de temporalités et de perspectives, de l’esthétique au lyrique, en passant par des conversations avec les aîné/e/s, des notes sur la culture matérielle, le cinéma, les nouveaux médias, et les lieux de rassemblement, en particulier en temps de crise, mais aussi au-delà. Nous encourageons les discours qui situent les œuvres et nos vies dans des contextes sociaux ou politiques plus larges. Des discours qui s’appuient sur des héritages, des lignées et des citations qui s’inscrivent dans une spirale en amont et en aval.

 

Ethel-Ruth Tawe (née à Yaoundé, Cameroun) est une artiste antidisciplinaire et une chercheuse créative qui explore la mémoire en Afrique et dans sa diaspora. Elle est rédactrice en chef du magazine Contemporary And (C&). La création d’images, la narration et le voyage dans le temps constituent le cadre de son enquête. De la photographie, du collage et du texte à l’image en mouvement, à l’installation et à d’autres médias basés sur le temps, Ethel examine la culture et la technologie souvent sous un angle spéculatif.

 

FEMALE PIONEERS

C& Book #02

C&’s second book "All that it holds. Tout ce qu’elle renferme. Tudo o que ela abarca. Todo lo que ella alberga." is a curated selection of texts representing a plurality of voices on contemporary art from Africa and the global diaspora.

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