Le repos comme liberté ou espace de liberté : kiarita et la politique noire de libération

kiarita, from my hair follicle to my toenails (you love me), (detail), 2023. 78x54x55”. Courtesy of the artist.
Cet article s’intéresse à des œuvres de kiarita, une artiste multidisciplinaire étatsunienne originaire de la Dominique, en tant qu’explorations visuelles du potentiel politique du repos. Synthétisant divers champs des Black studies et de la pensée décoloniale, le repos est considéré comme un moyen de faire le deuil des traumatismes passés et présents liés au capitalisme racial, d’esquiver et de « défaire » son emprise sur l’esprit et le corps, ainsi que d’imaginer un avenir alternatif.
« Qu’arrive-t-il à un rêve différé ? »
— Langston Hughes, « Harlem » (Montage of a Dream Deferred)
Yeux clos, leurs visages tendrement tournés l’un vers l’autre, le bout de leur nez se touchant presque, les deux figures presque endormies respirent le même air. Leurs visages couleur terre de Sienne brulée, ocre clair et rose pâle sont encadrés par les douces ondulations de leurs sombres chevelures bouclées et la douillette pesanteur d’une couette couleur crème : deux amant·e·s en lieu sûr dans le panneau ovale central de la tête du lit queen-size. De part et d’autre, des ornements légers et déliés ondoient sur la structure de bois sombre et rougeâtre, tandis qu’au niveau du pied de lit, un autre panneau ovale donne à voir leurs pieds entremêlés qui pointent hors des vaguelettes tracées par les draps et la couverture écrue. En écho à l’ensemble de l’installation, allant de la tête au pied de lit, des visages endormis aux orteils entrelacés, son titre proclame : from my hair follicle to my toenails (you love me) [de mon follicule pileux à mes orteils (tu m’aimes)]. C’est dans cet esprit que les portraits des amant·e·s encadrent le lit vide, telle une douce étreinte, tandis que les draps rose tendre, bien arrangés, semblent inviter observateurs et observatrices à entrer dans l’œuvre, à y allonger leurs corps et à se reposer.Langston Hughes, « Harlem » (Montage of a Dream Deferred)
Yeux clos, leurs visages tendrement tournés l’un vers l’autre, le bout de leur nez se touchant presque, les deux figures presque endormies respirent le même air. Leurs visages couleur terre de Sienne brulée, ocre clair et rose pâle sont encadrés par les douces ondulations de leurs sombres chevelures bouclées et la douillette pesanteur d’une couette couleur crème : deux amant·e·s en lieu sûr dans le panneau ovale central de la tête du lit queen-size. De part et d’autre, des ornements légers et déliés ondoient sur la structure de bois sombre et rougeâtre, tandis qu’au niveau du pied de lit, un autre panneau ovale donne à voir leurs pieds entremêlés qui pointent hors des vaguelettes tracées par les draps et la couverture écrue. En écho à l’ensemble de l’installation, allant de la tête au pied de lit, des visages endormis aux orteils entrelacés, son titre proclame : from my hair follicle to my toenails (you love me) [de mon follicule pileux à mes orteils (tu m’aimes)]. C’est dans cet esprit que les portraits des amant·e·s encadrent le lit vide, telle une douce étreinte, tandis que les draps rose tendre, bien arrangés, semblent inviter observateurs et observatrices à entrer dans l’œuvre, à y allonger leurs corps et à se reposer.

kiarita, from my hair follicle to my toenails (you love me), 2023. 78x54x55”. Courtesy of the artist.

kiarita, i hope you’re dreaming sweetly, 2023. 64x34.5”. Courtesy of the artist.
Du repos et de l’intimité...
À ce jour, cette installation constitue la plus grande illustration de l’exploration visuelle récurrente de l’œuvre de kiarita. Du haut de sa jeunesse, l’artiste peint inlassablement ces portraits profondément intimes de ses proches presque endormi·es sur du bois récupéré sur des meubles trouvés. Par exemple, i hope you’re dreaming sweetly [j’espère que tu fais de beaux rêves], incorpore le double portrait de deux sujets noirs sur une autre tête de lit. Le plan rapproché et la perspective intime de la composition transposent observateurs et observatrices directement dans la scène, comme allongé·es aux côtés de Devin et Danielle. Comme si tous deux nous avaient communiqué la vulnérabilité nécessaire pour s’endormir à côté d’une personne.
Cette délicate intimité est omniprésente dans le méticuleux travail au pinceau auquel kiarita a recours pour immortaliser sa famille de prédilection dans cet état éphémère de totale relaxation. À cet égard, ses œuvres documentent les rituels de l’amour romantique platonique et queer que kiarita a découverts au sein de son cercle d’ami·es dans la ville de New York. Quant à la vie dans la ville qui ne vous laisse jamais dormir, l’artiste de Brooklyn explique : « Les emplois du temps sont incompatibles, et il s’y passe tant de choses qu’il est même difficile de simplement être avec ses proches. Alors parfois, le seul moment dédié que nous pouvons partager, c’est celui où l’on dort chez l’autre, surtout sans que cela coûte de l’argent. Se reposer à côté d’une personne est la marque profonde d’un sentiment de sécurité et de confiance, et pour moi, il est essentiel de donner la priorité au repos lorsque nous avons un moment à partager, quelle que soit la forme que prend ce moment[1]. »
… Épuisement et deuil…
Mais pour l’artiste peintre, accorder la priorité au repos n’est pas juste une activité destinée à créer du lien. Dans un « État-nation colonialiste[2] blanc suprémaciste, capitaliste, validiste et hétéropatriarchal », où la grind culture – la culture de la performance extrême et de la productivité permanente – œuvre sans relâche à épuiser vos corps, et où la mythification de l’American dream vous vole toute paix spirituelle ouvrant la porte au rêve, la démarche volontaire de se reposer est un acte profondément politique. À ce titre, l’autrice, activiste et théologienne Tricia Hersey le relie à une histoire exhaustive du capitalisme et de l’hégémonie raciale étatsunienne. Remontant ses racines jusqu’à « la violence et le vol » de la plantation[3], Hersey souligne que la nation d’Amérique du Nord s’est construite sur l’exploitation des corps BIPOC .
D’ailleurs, NYC, la ville natale actuelle de kiarita ou, pour être plus précise, 290 Broadway dans Lower Manhattan, est la confirmation concrète de cette vérité, ce lieu s’étant développé au-dessus de la dernière sépulture de dix à vingt milliers de personnes noires réduites en esclavage. L’universitaire féministe noire Katherine McKitterick mentionne le site devenu entre-temps le African Burial Ground National Memorial, le mémorial national du cimetière africain, comme un exemple de la manière dont le passé esclavagiste est toujours proche et littéralement fondateur de la vie urbaine étatsunienne[4]. Dans ce contexte, les dimensions politiques du repos ne peuvent être réduites à la seule régénération de nos capacités productives pour le système capitaliste. Bien au contraire, le repos, selon Hersey, devient un puissant moyen de faire le deuil de la violence historique qui a dépossédé ses Ancestors[5] de « leur travail et leur DreamSpace », ainsi que les façons dont cette exploitation domine jusqu’à ce jour[6]. Aussi, à chaque fois que kiarita peint ses figures noires presqu’endormies, elles participent de sa démarche de commémoration et de traitement de ce deuil historique et de cet épuisement contemporain.
… Résistance et rêve révolutionnaire
Par ailleurs, comme l’explique Hersey dans son manifeste Rest is Resistance, le repos implique aussi le refus actif que nos corps et esprits cèdent à ces traumatismes passés et présents. « Nous sommes la grind culture », comme l’énonce la fondatrice du Nap Ministry, « la grind culture englobe nos comportements, nos attentes et nos implications au quotidien à l’égard des autres et du monde qui nous entoure[7] ». « Même au niveau intime, l’exploitation capitaliste pénètre l’esprit de sorte que cela nous empêche de nous octroyer le repos que nos corps réclament », ajoute kiarita. À l’instar du zonbi original créé par le folklore haïtien pour faire face à la déshumanisation de l’esclavage de possession, « nous sommes immédiatement privés de [nos] propres corps et pourtant piégés à l’intérieur de ceux-ci – tels des zombies[8] dépourvus d’âmes » dans la logique de l’économie capitaliste. À l’inverse, Hersey et kiarita plaident en faveur du repos comme une stratégie vitale de l’auto-préservation. Dans l’esprit du marronnage[9], c’est un refuge inestimable face aux réalités inhumaines de la vie sous le capitalisme et la suprématie blanche, qui fait écho à la résistance multiple à la mort physique et spirituelle dans la plantation. C’est un moyen de s’évader et de « défaire[10] » le pouvoir que le capitalisme exerce sur nos corps et nos esprits, un refus de se résigner à la condition de zonbi.

kiarita, the only thing i feel for you is love, 2024. 21x13.5x6”. Courtesy of the artist.

kiarita, the only thing i feel for you is love (detail), 2024. 21x13.5x6”. Courtesy of the artist.
Pour conclure, kiarita affirme : « Il nous faut du repos et un équilibre pour rêver d’un avenir où nos besoins et nos désirs en ce monde seront mieux pris en compte. Sans repos sur lequel se concentrer, nos rêves sont différés – ils pèsent, ils déclinent, ils explosent. » Après tout, d’après le penseur révolutionnaire Frantz Fanon, c’est dans les rêves que, la nuit, les opprimés se libèrent pour la première fois . De la même manière, c’est un rêve, rêvé alors dans le contexte du règne de la terreur de l’esclavage, qui a mené l’héroïne abolitionniste Harriet Tubman à proclamer de façon prophétique : « Mon peuple est libre ! » dans ce contexte, la valise dans the only thing i feel for you is love [la seule chose que je ressens pour toi, c’est de l’amour], qui comporte un autre portrait délicatement endormi, présente le repos comme un voyage vers un avenir plus juste. Le seul bagage que kiarita offre pendant ce voyage est l’assiette en porcelaine de sa mère. Tirés du livre biblique de Job, ces trois vers en espagnol gravés apparaissent comme une affirmation de tout ce qui est possible lorsque l’on ose se reposer et rêver :
À tes résolutions répondra le succès ; Sur tes sentiers brillera la lumière. Vienne l’humiliation, tu prieras pour ton relèvement : Dieu secourt celui dont le regard est abattu. Il délivrera même le coupable, Qui devra son salut à la pureté de tes mains.
Bibliography
- Bledsoe, Adam, « Marronage as a Past and Present Geography in the Americas », in Southeastern Geographer 57, no 1 (2015), p. 31-32. https://doi.org/10.1353/sgo.2017.0004.
- Bona, Dénètem Touam, Fugitif, où cours-tu ? Paris, PUF, 2016.
- Dubuisson, Darlene, « The Haitian Zombie Motif: Against the Banality of Antiblack Violence », in Journal of Visual Culture 21, no 2 (2022), p. 255-276. https://doi.org/10.1177/14704129221112976
- Fanon, Frantz, Les Damnés de la terre, Paris, Éditions Maspéro, 1961.
- Hersey, Tricia, Rest is Resistance: A Manifesto, Londres, Octopus Publishing Group Ltd, 2022.
- Kim, Jina B. et Schalk, Sami, « Reclaiming the Radical Politics of Self-Care: A Crip-of-Color Critique », in South Atlantic Quarterly 120, no 2 (2021), p. 325-342. https://doi.org/10.1215/00382876-8916074.
- Mariani, Mike, « The Tragic, Forgotten History of Zombies », in The Atlantic, 28 octobre 2015. https://www-theatlantic-com.proxy.ub.uni-frankfurt.de/entertainment/archive/2015/10/how-america-erased-the-tragic-history-of-the-zombie/412264/.
- McKitterick, Katherine, « Plantation Futures », in Small Axe 17, no 3(42), 2013, p. 1-15. https://doi.org/10.1215/07990537-2378892.
Footnotes
[1] Toutes les citations de kiarita sont extraites d’une interview que l’artiste m’a gentiment accordée.
[2] Jina B. Kim and Sami Schalk, « Reclaiming the Radical Politics of Self-Care: A Crip-of-Color Critique », in South Atlantic Quarterly 120, No 2 (2021), p. 328. https://doi.org/10.1215/00382876-8916074.
[3] Tricia Hersey, Rest is Resistance. A Manifesto, Little, Brown Spark, 2022. https://a.co/d/3WK9Bpj
[4] Katherine McKitterick, « Plantation Futures », in Small Axe 17 (2013) No 3 (42), p. 1-2.
[5] Pour reprendre l’écriture de Hersey, j’écris « Ancestors » en majuscule afin de mettre l’accent non seulement sur la référence généalogique, mais aussi spirituelle.
[6] Hersey 2022, p. 4.
[7] Hersey 2022, p. 23.
[8] Mike Mariani, « The Tragic, Forgotten History of Zombies », in The Atlantic, 28 octobre 2015. https://www-theatlantic-com.proxy.ub.uni-frankfurt.de/entertainment/archive/2015/10/how-america-erased-the-tragic-history-of-the-zombie/412264/ ; voir également Darlene Dubuisson, « The Haitian Zombie Motif: Against the Banality of Antiblack Violence », in Journal of Visual Culture 21, No 2 (2022), p. 272. https://doi.org/10.1177/14704129221112976.
[9] Les Marrons sont les descendants d’Africains réduits en esclavage dans les Amériques et les îles de l’océan Indien qui ont fui les plantations et construit leurs propres sociétés. Là, ils se sont souvent mélangés avec des Noirs affranchis, des Autochtones et des Blancs pauvres. Les colonies marronnes sont ainsi devenues l’un des rares espaces dédiés à la protection des groupes marginalisés et à l’autogouvernance des Noirs dans le cadre de l’économie esclavagiste. Le marronnage, dans son essence même, est donc un refus de se soumettre à la violence anti-Noirs du capitalisme racial. (Adam Bledsoe, « Marronage as a Past and Present Geography in the Americas », in Southeastern Geographer 57 No 1 (2015), p. 31-32. https://doi.org/10.1353/sgo.2017.0004).
[10] Dénètem Touam Bona, Fugitif, où cours-tu ? PUF, 2016, p. xxx.
[11] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, Éditions Maspéro, 1961, p. xxx.
[12] Job 22:28-30 version de LSG publiée en 1910 par Alliance Biblique Universelle.
À propos de l'auteur
Aaliyah Lauterkranz
Aaliyah Lauterkranz (elle) a étudié l’histoire de l’art, la sociologie et les American Studies à l’université Goethe de Francfort. Autrice, elle enseigne aussi l’art en freelance. Aaliyah a coordonné un projet de publication entre theARTicle et Atelier Goldstein, exercé comme assistante artistique de James Gregory Atkinson, et fait actuellement un stage auprès de Grada Kilomba à Lisbonne, au Portugal. Ses écrits qui traitent des ontologies noires, de l’expression culturelle et de la résilience, ont été publiés dans le catalogue officiel de la Biennale de Fribourg, le SCHIRNMag et Contemporary And. Elle travaille actuellement au lancement de son propre blog 4opacity, qui mêlera écrits académiques et écriture créative afin de mettre en lumière des perspectives décoloniales au sein et autour des arts.
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