En conversation avec Janice Mitchell

Pourquoi les musées allemands doivent rattraper leur retard

La collection d'un musée est le reflet du pouvoir : elle témoigne du goût et de l'évaluation des responsables et de l'équipe curatoriale qui déterminent ce qui doit appartenir à l'art ou non. Une collection glorifie une sélection d'artistes pour en empêcher d'autres d’y accéder. Elle canonise aussi concrètement des moments spécifiques de l'histoire de l'art qui serviront de repères pour les générations à venir. Le Ludwig Museum de Cologne remet actuellement en question les cultures de collection traditionnelles, en commençant par un examen critique de sa propre collection renommée d'œuvres provenant des États-Unis. L'exposition Mapping the Collection, organisée par Janice Mitchell, nous présente des œuvres et des artistes systématiquement exclu·es et offre un regard différent sur les responsabilités des collections d'art. Magnus Elias Rosengarten a discuté avec Janice Mitchell de son approche de l'exposition et de son impact possible sur la culture artistique et muséale de l'Allemagne.

Köln, Museum Ludwig, Sammlung Fotografie, Inv.-Nr. ML/F 2013/0074 (PJ-11494), Free Huey Rally/ Kathleen Cleaver and Black Panthers, Bobby Hutton Memorial Park, Oakland, CA, Aufnahme: 1968.09.22, 2012, Silbergelatine, 40,64 x 50,80 & 50,88 x 71,12 (mit Rahmen) cm

By Magnus Elias Rosengarten

Contemporary And : Le concept de Mapping the Collection se propose d’interroger et de réviser la collection d’œuvres d’art des États-Unis du Museum Ludwig. En quoi cette initiative est-elle importante et nécessaire pour un musée allemand ? 

Janice Mitchell : En Allemagne, il est grand temps d’interroger les collections muséales en termes de représentation : qui s’y trouve représenté·e et comment ? J’espère que cette exposition participera à cette discussion. J’ai vécu au Royaume-Uni pendant plusieurs années et, en revenant en Allemagne et en intégrant le monde des musées ici, j’ai eu l’impression de me retrouver dans une faille temporelle. La situation est loin d’être parfaite au Royaume-Uni, mais les discussions sur la représentation et la diversité dans les musées et le monde de l’art en général y sont bien plus avancées et également aux États-Unis. L’Allemagne doit rattraper son retard !

Pour le combler, il faut notamment remettre en question la manière de considérer nos collections, de les présenter et de les conserver. L’histoire de nombreuses collections muséales en Allemagne est vraiment difficile et complexe, mais je pense qu’il est important de montrer précisément cet état des lieux et de faire preuve de transparence. Le travail curatorial ne se limite pas à l’entretien d’une collection. Elle peut être un outil de remise en question d’histoires familières, un dialogue ou même une approche collaborative pour monter une exposition et créer un lien avec le public. Je pense que nous devons être moins didactiques et rigides et faire preuve davantage de perméabilité à l’expérimentation en ce qui concerne les expositions et la manière dont les musées présentent leurs collections. J’observe ces changements dans de nombreux endroits, mais il faut aller plus loin.

Ana Mendieta, without Title (Facial Hair Transplants), 1972 (1997) Museum Ludwig © VG Bild-Kunst, Bonn 2020. Photo: Rheinisches Bildarchiv Köln / Sabrina Walz

C& : L’exposition se concentre principalement sur les années 1960 et 1970, des décennies synonymes de bouleversements politiques à l’échelle mondiale. Dans quelle mesure Mapping the Collection est-elle imprégnée de cette dimension politique ?

JM : Les événements politiques et les changements sociétaux se trouvent au cœur du concept de l’exposition. Je suis convaincue que si l’on veut comprendre les artistes de ces deux décennies, il faut en saisir le contexte historique et politique. Cela s’applique aussi bien au pop art qu’à l’art conceptuel – on ne peut pas comprendre Andy Warhol ou Senga Nengudi si on ignore ce qui s’est passé dans la vie politique et sociale américaine à cette époque. Les multiples branches du mouvement des droits civiques (comme le Chicano Movement et le Red Power Movement), le féminisme et le mouvement pour les droits des personnes gay, mais aussi des événements comme la mort de Martin Luther King Jr. et de John et Robert Kennedy et le Watergate sont des moments importants de l’histoire des États-Unis. Ils ont façonné la façon dont ces territoires se perçoivent en tant que nation, celle dont les autres les considèrent et ce qu’ils sont devenus aujourd’hui.

Pirkle Jones, Mirrored glass window of the National Headquarters of the Black Panther Party when it was destroyed by two bullets of Oakland police officers in the morning, 10.09.1968, from: Black Panther, 1968–1969 2010 deduction. Donated to the Pirkle Jones Foundation © Regents of the University of California Reproduction: Rheinisches Bildarchiv Köln

Et ces conflits n’ont toujours pas été résolus. Le racisme, l’homophobie, la transphobie et le sexisme restent des problèmes majeurs dans la société étatsunienne (et dans le monde entier). L’Equal Rights Amendment n’a toujours pas été adopté, les personnes Afro-Américaines sont encore confrontées au racisme à un niveau systémique et institutionnel, les peuples autochtones se battent sans cesse pour leurs droits et l’accès à la terre, aux soins de santé et à l’éducation. Ces problématiques se sont vraiment manifestées avec force ces dernières années, notamment à travers Black Lives Matter, l’activisme autour de la menace qui pèse sur le droit à l’avortement, et les manifestations contre le Dakota Access Pipeline et sur le Mauna Kea à Hawaiʻi contre la construction du Télescope de Trente Mètres. Un regard sur les années 1960 et 1970 aux États-Unis peut être riche d’enseignements sur ce qu’il faut faire et ne pas faire. 

C& : En Allemagne, le Musée Ludwig est une institution pionnière en matière d’examen critique et honnête de sa collection. Pourtant, par rapport à d’autres pays, il reste encore beaucoup à faire. Quels sont les plus grands défis à relever actuellement ?

JM : Je pense que le véritable défi consiste à initier et à continuer à tenir ces discussions. Elles exigent non seulement un examen critique du musée et de son histoire, mais aussi de soi-même : il faut accepter de se remettre en question, d’interroger ce que l’on sait ou croit savoir, et être à l’écoute des critiques et de ce que les autres peuvent nous apprendre. Cet effort dépasse également le travail curatorial ou la recherche – il s’agit aussi de notre façon de travailler ensemble en tant qu’équipe au sein du musée. Ce n’est pas toujours facile, mais tout le monde au musée y tient. Ce peut être un défi, mais c’est aussi très gratifiant. On se voit grandir tout en regardant les autres grandir.

Sam Gilliam, Change, 1970. Stiftung Ludwig Wien, former Sammlung Hahn, Köln © Sam Gilliam / VG Bild-Kunst, Bonn 2020. Photo: mumok, Museum moderner Kunst

C& : Quel type de public avez-vous en tête lorsque vous organisez une exposition ?

JM : Je ne pense pas à un public particulier. J’essaie d’imaginer ce que différentes personnes pourraient trouver intéressant ou ce qu’elles voudraient apprendre sur les artistes et l’art. Chaque personne peut saisir des choses différentes, et j’essaie de faire en sorte que tout le monde y trouve son compte. Pour certaines, il s’agit de l’esthétique ou de la façon dont une œuvre d’art a été réalisée, du matériau utilisé, de l’ensemble du processus, de l’idée à la production et à l’installation. Pour d’autres, il s’agit plutôt de la personnalité créatrice de l’œuvre : établir un lien personnel avec l’artiste. Et puis il y a les adeptes des faits, qui veulent voir comment une œuvre d’art se rattache à l’histoire ou à la société dans laquelle vivaient les artistes. J’essaie de trouver un moyen de rassembler tout ça. Avec cette exposition, l’accent est clairement mis sur le contexte historique et politique, qui est généralement ce qui m’intéresse le plus. L’art en tant qu’activisme ou forme de praxis me passionne. C’est donc un aspect sur lequel je mets davantage l’accent lorsque je prépare une exposition.

C& : Quelle programmation avez-vous conçue pour permettre à un public plus local de s’identifier au canon de l’histoire de l’art présenté, plutôt étatsunocentré ?

JM : La crise sanitaire actuelle ne nous permet pas de définir clairement ce qui est possible, et nous devrons probablement réfléchir à de nouvelles façons de proposer une programmation. J’espère que les visites guidées seront toujours possibles. Nous proposons des visites en plusieurs langues, notamment en turc et en kurde, et nous avions prévu une visite spécialement destinée aux personnes non-blanches. Un « long jeudi » (Langer Donnerstag) est également prévu, pour lequel nous nous associons à Dublab Cologne. La radio fera une émission en direct du musée qui proposera de la musique et de la littérature ainsi que des conférences et des projections de films.

Sharon Hayes, Kate Millett and the Women’s Liberation Cinema Gay Power, 1971/2007–2015 © Courtesy of the artists and Tanya Leighton, BerlinPour l’instant, j’ai juste hâte que les gens visitent et profitent de l’exposition. J’espère que le public verra des similitudes entre ses propres expériences et celles des artistes. Beaucoup de ces artistes n’avaient pas le sentiment de faire pleinement partie de la société étatsunienne, étaient privé·es de leurs droits et se sentaient à la marge. Par ailleurs, certain·es ne se sentaient pas pleinement accepté·es par leur propre communauté pour diverses raisons, que ce soit leur sexualité ou leur façon de s’exprimer. C’est en partie pour cela que je suis attirée par des artistes comme Adrian Piper, Ana Mendieta, David Wojnarowicz ou Asco. Elles et ils vivaient en conflit avec la société et exploraient ce conflit dans leur art, sans jamais reculer ni céder. Ces artistes ont su rester fidèles à leur identité et défendre leurs convictions. Ce n’est pas chose facile et j’admire cela.

Je vois aussi beaucoup de liens entre ces mouvements des années 1960 et 1970 et l’époque actuelle, par exemple entre l’American Indian Movement, le militantisme autochtone d’aujourd’hui et les Fridays for Future.

 

Mapping the Collection au Museum Ludwig de Cologne est présenté du 20 juin au 23 août 2020.­­

 

 

Janice Mitchell est chargée de recherche pour la collection de la Terra Foundation en art américain au Museum Ludwig depuis juillet 2018. Outre l’art américain du vingtième siècle, ses recherches portent sur l’art contemporain et les pratiques artistiques critiques. Mitchell prépare un doctorat au Central Saint Martins à Londres.

Magnus Elias Rosengarten est un auteur et un artiste actuellement installé à Los Angeles.

 

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