Art Numérique

Que sont les NFT et que représentent-ils pour les artistes BIPOC ?

Des œuvres NFT se sont récemment vendues pour des millions, inaugurant une nouvelle ère d'opportunités pour certaines personnes et de pertes pour d'autres. Tash Moore examine les pratiques liées au NFT d'une sélection d'artistes racisé·es.

Lizzy Aroloye, Alien Girl Loading, from series transcending. Courtesy the artist.

By Tash Moore

Les mondes de l’art et de la finance s’entrecroisent depuis bien longtemps, ils fusionnent aujourd’hui en une entité qui pourrait changer à jamais l’orientation de l’art numérique Noir : les NFT ou jetons non fongibles.

Le terme peut effectivement faire penser à une monnaie d’échange d’un restaurant thématique pour enfants ambiance champignon, mais un NFT est en fait une fusion de la technologie blockchain avec une propriété traçable et ainsi une passerelle redéfinie entre la création et la rémunération. La conservation de la documentation et l’authentification des créations et du contenu en ligne peuvent constituer des obstacles au profit, en particulier pour les créateur·rices racisé·es, et plus spécifiquement pour les personnes Noires ou autochtones. En effet, les documents juridiques des communautés Noires et autochtones liés à la provenance, aux droits de propriété et à l’assurance n’ont pas toujours été respectés, de sorte que ces communautés accordent parfois moins de confiance aux procédures officielles. La blockchain pourrait bien améliorer cette situation.

Nous avons rassemblé quelques ressources pour vous aider à suivre le développement des NFT ainsi que celui d’une sélection d’artistes Noir·es remarquables qui dominent déjà cet espace en plein essor. Le NFT Roundtable Podcast (https://www.blacknftart.co/nft-roundtable-podcast) créé par Umba Daima est une excellente ressource. L’initiative a récemment présenté un artiste 3D, Andre Oshea (https://twitter.com/andreoshea), qui a observé l’espace NFT pendant quelques mois avant de s’y lancer et de passer d’une absence totale de ventes à un gain de 4,5 ETH (ou 8 000 USD à l’époque). Compte tenu du coût d’une exposition physique dans un climat économique difficile, celui d’une pandémie, Oshea a préféré présenter ses œuvres au sein d’une galerie virtuelle. Nkosi est une autre artiste à suivre de près : basée à Melbourne, en Australie, sa créativité numérique embrasse l’expression féminine post-afrocontemporaine au sein d’un paysage virtuel.

Avec une assurance remarquable, Laina Denina (https://twitter.com/lanadenina) a utilisé Foundation (https://foundation.app) pour répondre directement aux enchères sur ses œuvres. Foundation est une plateforme de type vente aux enchères qui permet aux artistes de promouvoir leurs œuvres dans un laps de temps déterminé, pour vingt-quatre heures par exemple. Observer une artiste racisée agir elle-même en qualité d’intermédiaire dans un espace financier et technologique compétitif est toujours inspirant. Foundation permet aux acheteur·ses de configurer le portefeuille de cryptomonnaies de leur choix à l’aide de MetaMask (https://metamask.io), un utilitaire de passerelle destiné autant aux novices de la blockchain qu’aux développeur·ses chevronné·es. Les NFT sont souvent basés sur leur propre conception ou s’étendent au domaine musical et à d’autres contenus numériques, ce qui donne de la souplesse au marché. Des créateurices non binaires comme Niall Ashley (https://twitter.com/niallashley_) partagent leur vulnérabilité couplée à une créativité explosive sans avoir à subir les limitations créatives liées à la soumission d’œuvres à des médias en ligne qui n’ont peut-être pas encore pris conscience de la diversité et de l’inclusion, notamment en ce qui concerne les contenus qui troublent la notion de genre. Niall Ashley fait par exemple un usage astucieux de la plateforme de vente en ligne/galerie Zora (https://zora.co).

Les NFT révèlent également un côté plus négatif, notamment si l’on considère l’empreinte carbone énorme qu’ils produisent, comme nous l’avons vu précédemment dans le cadre des conversations plus globales sur la blockchain qui ont eu lieu à C& (lire l’article ici). Sur Cryptoart.WTF, les artistes pouvaient suivre leur empreinte carbone sous la forme de mégawatts consommés, ainsi que des données supplémentaires relatives aux lancements, aux expositions — en particulier les expositions virtuelles — aux ventes et aux résolutions. Le site est cependant hors-ligne depuis mars 2021 en raison de la divulgation de données personnelles et des menaces proférées à l’encontre des artistes en réaction à  leur consommation d’énergie. La prise de conscience semble avoir un prix.

Des stars de l’entrepreneuriat comme Gary Vee mettent en garde contre les bulles spéculatives () et la forte possibilité d’un effondrement ou d’une correction du marché, mais Vee affirme qu’il passera néanmoins le reste de sa vie à investir dans les NFT, avant et après la stabilisation de leurs prix. Vaynerchuck, quant à lui, prédit que les circuits et le suivi des ventes pèseront plus lourd que l’entité échangée. En d’autres termes, la valeur de la vente ou de la revente peut être plus importante que la conception ou la composition de la pièce échangée. Dans cette optique, des vidéos TikTok conseillent les internautes sur la manière d’acheter et de revendre rapidement des cryptoarts (la nomenclature entourant les NFT n’a pas encore été décidée) et Vaynerchuck prévient que les quarante-huit prochains mois seront passionnants, mais coûteux pour certaines personnes.

Nous avons examiné ici le micro-impact pour les créateur·rices du quotidien et le macro-impact concernant la dégradation continue de l’environnement qui conduit au déclin terminal de notre monde. Si les NFT permettent d’uniformiser les règles du jeu et l’accessibilité du monde de la création, beaucoup craignent que le manque de matérialité ne fasse oublier l’impact environnemental. Comme l’a noté le commentateur des réseaux sociaux J.R. Yusef, le fait que le marché NFT et les crypto-monnaies en général soient en grande partie dépourvues d’argent liquide les rend plus accessibles (). Historiquement, les consommateur·rices Noires et Brown ont été isolé·es et exclu·es des marchés financiers de diverses manières, notamment par des pratiques de prêt déloyales, l’isolement du secteur de l’emploi, la discrimination en matière de logement et l’affaiblissement de la croissance économique par la destruction ciblée des quartiers d’affaires Noirs, que ce soit officiellement (démolition des quartiers pauvres) ou officieusement (émeutes). Dans les communautés défavorisées en matière d’accessibilité, il peut être difficile d’accéder au marché à grande échelle. Il faut s’attaquer à cette exclusion intrinsèque pour parvenir à une économie numérique plus équitable.

De nombreuses personnes collectionneuses décideront de tâtonner entre le numérique et l’analogique en attendant d’en savoir plus sur l’évolution des NFT et de leurs conséquences dans les prochaines années. Il semble que l’humanité soit adepte de la spéculation depuis des temps immémoriaux. Il va de soi que le crypto art ne va pas seulement remodeler les revenus liés à la création, les innovations dans cette branche de l’économie vont également influencer les ventes et les achats dans d’autres secteurs tels que l’immobilier (https://www.coindesk.com/nft-sales-mean-digital-real-estate). Les propriétés virtuelles sont continuellement construites et entretenues par des sociétés physiques, avec des avantages et des pertes tangibles. Les biens et services sont livrés aux adresses physiques des personnes qui paient en cryptomonnaies. En particulier dans notre monde post-COVID, il peut être plus rentable financièrement de maintenir une vitrine ou une boutique virtuelle dont le toit n’aura jamais besoin d’être réparé et qui peut être ouverte sans personnel vingt-quatre heures sur vingt-quatre à n’importe qui et n’importe où. Gardons un œil attentif sur la suite !

 

Tash Moore est un booster bi-côtier de Detroit, un entrepreneur social et un activiste profondément passionné par la promotion de la diversité et de l’inclusion. Elle a été coordinatrice du C& Critical Writing Workshop 2018 à Detroit.

 

Traduit par Gauthier Lesturgie.

 

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