Lagos Paysages sonores

« Les paysages sonores de Lagos agissent fortement sur l’imagination. On ne peut les ignorer. »

L'artiste sonore Emeka Ogboh s'entretient avec Ugochukwu-Smooth Nzewi Der Sou sur une diffusion en flux de Lagos Soundscapes, coïncidant avec la Journée mondiale de l’écoute du 18 juillet 2013.

Detail of Emeka Ogboh's sound installation C2073, commissioned for the Istanbul Triennale. Courtesy: the artist

Armé de microphones, d’un appareil d’enregistrement numérique et d’une caméra vidéo, Emeka Ogboh capture l’hyper-visualité affolante de Lagos : couleurs éclatantes, cris syncopés des marchands ambulants des rues et artères principales, braillements des chauffeurs de bus, chevrotements stridents des klaxons de voitures et de bus et hordes de gens constamment en mouvement.  En collaboration avec le Goethe Institut de Lagos, Ogboh lance ce mois-ci en ligne une diffusion en flux de Lagos Soundscapes, coïncidant avec la Journée mondiale de l’écoute du 18 juillet 2013. 

 

U-SN  : Lagos est le sujet et l’objet de votre centre d’intérêt visuel. Qu’est-ce qui  vous attire tant dans cette ville ?

EO  : Je vis et travaille à Lagos. Je suis profondément ancré dans cette ville, comme tous ceux qui vivent ici. Il est impossible d’ignorer l’effet envahissant de Lagos. De l’heure du réveil à celui du coucher, la ville exerce sur vous son influence. Pour un artiste, il est normal que le lieu où il habite soit le point de départ de son travail. Lagos est une ville très dynamique où rien n’est prévisible. Les choses ne cessent d’évoluer à un rythme rapide et constant, et donne matière à un récit intéressant. C’est une ville aux nombreux visages et aspects parallèles. C’est l’imprévisibilité de Lagos qui nourrit mon travail.

 

U-SN   : Un artiste peut approcher Lagos comme une inspiratrice capricieuse qui a tout à la fois besoin d’être disciplinée et cajolée. Elle peut aussi faire fonction d absolu pays imaginaire de l’artiste.  Je serais curieux  de savoir pourquoi le son est devenu votre forme principale d’intervention, bien que sachant que vous avez depuis commencé à travailler avec la vidéo et la photographie également, ce que nous évoquerons plus tard. Mais commençons par le son…

EO   : Si vous connaissez Lagos, vous comprendrez pourquoi le son est mon médium favori. L’une des premières impressions faites par la ville est l’intensité de ses paysages sonores. Pour celui qui y débarque pour la première fois, particulièrement en venant de l’hémisphère nord, l’expérience des sons de la ville envahissant les tympans peut être éprouvante. Mais j’ai en fait commencé mon exploration approfondie de l’art sonore après avoir suivi en 2008 à l’Académie d’hiver de Fayoum en Égypte, dans la filière médias, un cours de l’artiste multimédia autrichien Harald Scherz portant sur le spectre audible.  En retournant à Lagos, j’ai alors commencé mes expériences avec le son. Je me souviens avoir reçu le coup de fil d’un ami à peu près à cette époque. Cet ami, qui habite à Abuja, capitale fédérale du Nigéria, était en visite à Lagos. Après 15 secondes de conversation, je lui ai demandé s’il était à Lagos parce que j’avais repéré le paysage sonore typique de Lagos en arrière-plan. Il était tout interloqué que je sache qu’il était dans la ville, il voulait me faire la surprise de sa visite. D’une certaine manière, ce coup de fil m’a ouvert les oreilles sur le caractère unique des sons de ma ville. Alors, j’ai commencé à écouter, à enregistrer, à faire des expériences sur ces sons. Plus j’enregistrais et plus j’écoutais, plus j’appréciais leur pouvoir d’immerger et transporter celui qui écoute. Je trouve le son plus séduisant que tout autre medium.

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U-SN   :  À quel moment le processus a-t-il cessé d’être personnel pour devenir un travail de traduction destiné à un public  ?

EO  : Je crois que c’était à partir du moment où j’ai délibérément pris la décision de présenter Lagos Soundscapes en public. Jusqu’alors, je faisais essentiellement mes enregistrements pour les écouter dans la quiète intimité de mon atelier, complètement pris par ma nouvelle découverte. En tant qu’artiste, j’ai réfléchi à ce que je pourrais faire de créatif avec ces sons. Lorsque l’occasion s’est présentée de montrer le projet en public, j’ai été confronté à la question du comment le faire. Comment rassembler en clips rapides, pour une installation, des sons que vous avez enregistrés dans la ville pendant un certain temps  ? Quels sons inclure ou non dans une représentation de Lagos  ? Brièvement, quels sons seraient le mieux adaptés pour résumer Lagos en tant que lieu  ? Voilà les questions auxquelles j’ai dû répondre.

 

U-SN   :  Quelle  a alors été la première réaction du public  ? Si je ne me trompe, votre première exposition sonore a lieu à Lagos à l’ African  Artists’ Foundation  ?

EO  : Non, c’était à l’Académie d’hiver de Fayoum en Égypte en 2008. J’avais installé un travail audiovisuel  dans les toilettes de l’Académie. Ma première exposition de Lagos Soundscapes s’est déroulée à l’AAF en 2009. Je me revois mettre en place l’installation sans savoir exactement comment le public réagirait. Mais je crois que l’idée de relocaliser des bruits familiers dans un contexte inhabituel a permis au public d’écouter et d’apprécier Lagos différemment. En même temps, de nombreuses personnes étaient tout simplement satisfaites de l’idée de mon travail en temps que nouveauté sur la scène artistique.

 

U-SN   :  Comment les sons ont-ils changé depuis que vous avez commencé  ?

EO  : Lagos est fondamentalement un projet en cours et durant toute cette période les sons de la ville ont bien entendu constamment fluctué. De nouvelles structures se sont mises en place,  tandis que d’autres étaient démantelées. Ce processus a eu un effet notable. Les vendeurs ambulants, par exemple, ont été bannis de la plupart des routes nouvellement refaites, alors qu’ils jouent un rôle de premier plan dans Lagos Soundscapes. Avec le projet du gouvernement d’étendre le BHNS1 sur tout le réseau, ce n’est plus qu’une question de temps et tous les danfos 2 disparaîtront complètement. Imaginez-vous à quoi ressemblera Lagos sans ses bus emblématiques. Cela veut dire que la cartographie verbale (les destinations lancées à la criée par les chauffeurs) disparaîtra peu à peu. Les chauffeurs de bus sont un élément  très important deLagos Soundscapes.  Leurs cartes verbales – j’entends par là leur manière de rameuter les passagers en décrivant les trajets- ajoutent à l’authenticité des Soundscapes.

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U-SN   :  Ceci implique que vos enregistrements antérieurs sont maintenant des documents historiques ou qu’ils appartiennent aux archives du souvenir. Il sera intéressant de voir comment les anciens enregistrements et ceux que vous ferez plus tard seront réunis pour présenter un Lagos plus complexe.

EO  : Exact. Quand j’ai commencé d’enregistrer, je n’avais pas envisagé cette évolution. Je regardais les choses uniquement sous l’angle créatif et je n’étais pas conscient de constituer lentement des archives. C’est seulement lorsqu’Oshodi a été restructuré et rénové entre 2009 et 2010 que j’ai pris conscience de la transformation des sons. C’est à ce moment là que j’ai réalisé que les changements dans le paysage sonore de Lagos allaient de pair avec le développement de l’infrastructure que connaissait la ville.

Mon but est de relater la transformation de Lagos avec les enregistrements déjà faits et ceux qu’il me reste à faire. Je ne cherche pas à travailler uniquement avec mes propres enregistrements  et je vais partir à la recherche de vieux enregistrements faits à  Lagos autrefois, par exemple des séquences d’archives et autre matériel audio.

 

U-SN   : Pour imprimer une autre orientation à notre entretien  : je suis particulièrement fasciné par la manière dont Lagos est devenu transportable ou transportable dans votre travail. Vous avez été capable de planter Lagos ailleurs et en divers lieux. De cette façon, votre  interaction avec Lagos est  plus  «  auratiquement  »phénoménologique et imaginée que physiquement expérimentée.

EO  : Ma capacité à créer l’interaction que vous décrivez vient pour l’essentiel du médium avec lequel je travaille. J’ai eu recours à d’autres médias en explorant Lagos (vidéo et photographie) mais j’ai constaté que c’était le son qui avait la plus grande puissance  pour faire passer le sens du lieu. Les paysages sonores de Lagos agissent fortement sur l’imagination. On ne peut les ignorer. J’interviens en choisissant les sons qui incarnent complètement Lagos ou révèlent Lagos dans un autre environnement.

 

U-SN  : Parlez-nous de la réaction du public à votre Soundscapes en dehors du Nigéria .

EO  : Les réactions ont été mitigées, allant des positives  aux négatives en passant par les intermédiaires. Lagos Soundscapes a dérangé un sacré nombre de gens et en même temps a retenu la curiosité de nombreux autres. Le travail a été qualifié de bruyant et dérangeant, en particulier dans certaines villes européennes tranquilles où il a été installé. À Cologne, quelqu’un a cassé l’un des haut-parleurs et la police a été appelée parce que les bruits étaient ressentis comme une nuisance. Mais pour certains, Lagos Soundscapes a été considéré comme une intervention fascinante  qui donnait de la couleur à l’atmosphère.

Je crois que les réactions les plus intéressantes sont venues de Nigérians vivant à l’étranger. Chez eux les paysages sonores ont réveillé des émotions et ont été comme un souffle d’air du pays à deux pas. À Helsinki, un étudiant nigérian a eu lui une réaction particulière  ; il a cru être atteint de troubles psychologiques en rencontrant les Lagos Soundscapes dans un environnement totalement étranger. Cette expérience l’a poussé à se rendre la même année en visite au Nigéria, où il n’était plus allé depuis trois ans. Au Cap, je me souviens avoir vu des Nigérians pointer la tête hors de leur boutique en entendant les chauffeurs de bus s’époumoner  au beau milieu de l’Adderley Street. À Manchester aussi, il était facile de repérer les Nigérians dans la foule, à leur réaction aux installations.

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U-SN  :  Votre toute dernière exposition dans un musée a été The Progress of Love à la Menis Collection de Houston.  Vous y avez installé avec succès un danfo. Il y avait là un changement par rapport à votre représentation plus schématique du danfo dans vos expositions précédentes, une surface jaune et deux larges bandes noires sur le mur du musée. Qu’est-ce la présence matérielle effective du bus ajoute au contexte expérientiel de votre travail  ?

EO : Dans mon univers esthétique, le bus danfo est un signe visuel stable autour duquel je réunis des références acoustiques à Lagos. Il est conceptualisé en tant qu’  «  agora  » spontané, en transit, déplaçant Lagos ou ses habitants d’un arrêt à l’autre. Comme vous l’avez justement souligné, le danfo était représenté dans mes travaux antérieurs sous forme de peinture jaune et de deux rayures noires sur le mur. Ce concept était strictement visuel. Il a connu une évolution allant du mur peint aux cabines construites et peintes dans d’autres expositions, et pour finir il est présenté matériellement  dans The Progress of Love. Il y avait un aspect transformationnel à faire du bus danfo  une partie de mon installation. Cela décalait l’expérience du spectateur, la faisant passer  de l’impression sonore à une interaction plus physique avec Lagos par le biais de son signe le plus emblématique.  Je crois que cela permettait  une perception plus réaliste de la ville.

 

U-SN  :  Vous avez également commencé d’impliquer Lagos dans d’autres médias, comme la vidéo et la photographie. Vos Fractal Scapes sont des expériences vidéo récentes traitant Lagos d’une manière radicalement différente de celle utilisant le son. Pouvez-vous nous parler un peu de ces nouvelles expérimentations et de leur relation avec vos Soundscapes  ?

EO : Mes vidéos expérimentales sont des peintures abstraites de Lagos «  fondées sur le temps  ». La ville a été documentée essentiellement par des tableaux où figurent des scènes de marché, de rues, la silhouette des bâtiments à l’horizon, les gares routières et le centre ville. Lagos a aussi fait l’objet d’une documentation photographique variée. Les peintures sont des interprétations soit impressionnistes soit réalistes. Mais elles présentent toujours un aspect isolé de Lagos,  détaché de la légendaire complexité de la ville. Elles sont statiques, et  accrochées aux murs des galeries ou des maisons. En tant qu’artiste travaillant avec les médias numériques, j’adore ces tableaux, mais je ne peux me connecter à leur caractère statique. Néanmoins, ils ont servi de point de départ à mon utilisation de  la vidéo pour explorer Lagos différemment.

Les Fractal Scapes sont des vidéos expérimentales à «  effet de miroir  ». Si on les exporte en les mettant bord à bord, les images fixes rappellent les tableaux impressionnistes de Lagos. J’ai ensuite introduit le son pour obtenir une narration audiovisuelle de la ville. Les expériences vidéos sont élémentaires mais possèdent une qualité d’abstraction qui, je crois, souligne la nature chaotique de Lagos. Les Fractal Scapes parlent de la nature complexe de Lagos,  une ville navigable à partir d’innombrables points d’entrée et de sortie. Mes expériences vidéo sont des tableaux fondés sur le temps par opposition avec les peintures traditionnelles bidimensionnelles ou les photos de Lagos. Dans le contexte d’une exposition, les vidéos peuvent être installées aux côtés des Lagos Soundscapes pour accentuer encore l’expérience de l’immersion et de l’absorption.  C’est en ayant  cette idée en tête que j’ai réalisé ces vidéos, bien qu’elles puissent, comme les paysages sonores, être installées séparément.

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Une diffusion en flux de Lagos Soundscapes a été lancé en ligne lors de la Journée mondiale de l’écoute du 18 juillet 2013.

Emeka Ogboh vit et travaille à Lagos. Ses oeuvres ont été exposées aussi bien au Nigéria qu’à un niveau international comme par ex. au Centre for Contemporary Art, Lagos; à la Menil Collection, Houston;  au MassMOCA, Massachusetts; au Shin Minatomura, Yokohama Japan; au Museum of Contemporary Arts Kiasma, Helsinki.

Smooth Ugochukwu C. Nzewi (Nigéria/vit aux USA) est conservateur et commissaire pour l’Art Africain au Musée Hood, Dartmouth College, Hanover, États-Unis. Né au Nigeria, Nzewi a eu une formation de sculpteur sous la supervision d’El Anatsui à l’Université Nsukka du Nigeria, où il a obtenu un diplôme des beaux-arts. Il vient d’être nommé curateur de Dak’Art 2014.

 

 

1) N.D.T  : système de Bus à Haut Niveau de Service ou Bus Rapid Transit  BRT en anglais

2) N.D.T  : minibus

 

Traduit de l’anglais par Marie-Claude Delion-Below

 

 


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